Les règles rigoureuses de la perspective que la Renaissance
réussit à imposer à l' art furent une effroyable erreur,
et il a fallu quatre siècles pour qu' elle soit rectifiée.
Cézanne, et après lui Picasso et moi-même, nous méritons
qu' on nous accorde beaucoup de crédit sur ce point. La perspective
scientifique n' est rien d' autre qu' un trompe-l' oeil illusioniste: c'
est tout simplement un artifice - un mauvais artifice - qui fait
qu' il est impossible pour un artiste de communiquer une expérience
complète de l' espace... La perspective est trop mécanique
pour permettre à quelqu' un d' avoir une pleine possession des choses.
Elle a son origine dans un point vue unique et ne s' en échappe
jamais... Lorsque nous en sommes arrivés à cette conclusion,
tout fut changé, et vous ne pouvez pas vous faire une idée
à quel point ce le fut...
Vers 1910-1911, le phénomène cubiste était
quelque chose dont on ne pouvait plus ne pas tenir compte... C' était
là évidemment une rupture profonde avec les habitudes de
la peinture, étant donné qu' on ne représentait pas
une seule vision de l' objet, d' une bouteille par exemple, mais q' on
montrait celle-ci de côté, d' en haut, qu' on en montrait
l' intérieur également. En d' autres termes, on disait d'
un objet ce qu' on en savait et non pas seulement ce qu' on en
voyait... En somme, il y avait d' une part la représentation
simultanée des aspect pris par un objet selon différents
angles de vision et, d' autre part, projection d' une connaissance
intérieure... Oui, mais on présentait aussi simultanément
le souvenir des différentes visions qu' on avait eues de l' objet...
Il me paraît difficile, après trois quarts
de siècle, de considérer encore le cubisme comme la remise
en cause irréversible de ce qui avait été jusqu' alors
le lieu pictural par excellence, c' est-à-dire la représentation
vraisemblable des figures au sein d' un espace idéal. La perspective
classique, nous ne l' ignorons plus, signifiait moins une soumission aux
lois de l' optique qu' une espèce d' appropriation cérébrale,
une réduction rigoureuse du sensible aux axiomes et aux mesures
de l' entendement. Pour aventureux qu' il ait été, le cubisme
ne constitue sans doute rien d' autre que l' ultime et superbe exaspération
de ce culte de la cosa mentale qui d' Alberti à Picasso,
de Léonard à Braque, n' à pas cessé depuis
cinq siècles de gouverner l' art des images en Occident. Toute enterprise
formelle de représentation présuppose la mise en place d'
un système de conventions auquel les consciences, plus encore que
les regards, doivent se soumettre. Il ne suffit donc pas de multiplier
et de retenir côte à côte les points de vue successifs
que l' on s' accorde sur tel élément du dehors - guitare,
bouteille ou visage - pour récuser de ce fait une hégémonie
de l' intelligence ni pour restituer à l' objet sa vertu native
d' étrangeté. Dans sa finalité de 'représentation
du monde subtantiel', selon les termes de Juan Gris, le cubisme
ne propose pas de l' univers extérieur une vision moins arbitraire
que celle de ses prédécesseurs; il détermine, il établit,
il impose enfin au spectateur une version plus ambitieuse, puisqu'
elle ne se réfère qu' au vouloir du peintre et à des
critères d' appréhension du réel dont ce peintre,
devenu seul maître, ne cherche nullement à se justifier. N'
était-ce point, en vérité, mener jusqu' à son
aboutissement logique la rêverie des hommes de la Renaissance, que
de faire ainsi de la prééminence de l' esprit le ressort
principal de l' acte artistique?
Ce qui m' a beaucoup attiré - et qui fut la direction maîtresse
du cubisme - c' était
la matérialisation de cet espace
nouveau que je sentais. Alors je commençait à faire surtout
des natures mortes, parce que dans la nature morte il y a
un espace
tactile, je dirais presque manuel... Cela répondait pour moi
au désir que j' ai toujours eu de toucher la chose et non seulement
de la voir. C' est cet espace qui m' attirait beaucoup, car c' était
cela la première recherche cubiste, la recherche de l' espace. La
couleur n' avait qu' un petit rôle. De la couleur il n' y avait que
le côté lumière qui nous préoccupait;
la
lumière et l' espace sont deux choses qui se touchent et nous
les menions ensemble.
Une forme découpée dans un journal et intégrée
dans un dessin ou un tableau incorpore le lieu commun, un morceau de réalité
quotidienne, courante, par rapport à une autre réalité
construite par l' esprit. La différence de matières,
que l' oeil est capable de transposer en sensaction tactile, donne une
nouvelle profondeur au tableau, où le poids s' inscrit avec
une précision mathématique dans le symbole du volume et sa
densité, son
goût sur la langue, sa consistance, nous
mettent devant une réalité unique dans un monde créé
par la force de l' esprit et du rêve...
Braque a mieux que personne commenté au soir
de sa vie l' importance de l' invention: "Là, on est arrivè
à dissocier nettement la couleur de la forme et à
voir sa indépendance par rapport à la forme, car c' était
ça la grande affaire. La couleur agit simultanément avec
la forme, mais n' a rien à faire avec elle". Le papier collé
révélait en effet que c' est le cerveau qui opère
la fusion des informations colorées et formelles et qu' on n' a
nul besoin, pour obtenir cette fusion, de lui apporter ces informations
dans l' ordre, avec les apparences et les découpages du réel
extérieur. Le papier collé légitimait l' autonomie
déjà conquise par la peinture des deux amis et les libertés
essayées... Ce qui se concrétise à Sorgues par l'
invention du papier collé est leur compréhension que
la
composition de la peinture - qui avait pris d' autant plus d' importance
à leurs yeux qu' ils s' éloignaient davantage de l' imitation
de la nature - n' était pas porteuse à elle seule du sens
et de la cohérence du tableau. Qu' elle n' agissait que comme un
élément d' information, à titre égal avec la
couleur, le relief, les signes ou repères de la presence
des objets. Et donc que ce que l